Philosophie économique
Le système économique dans le contexte réflexion-logique
Le système économique comme premier sous-système
Dans l’articulation réflexion-logique des sous-systèmes sociétaux, le système économique occupe le premier niveau, le niveau basal. Il repose sur la rationalité instrumentale et l’intentionnalité non réfléchie de la réflexion sociale, dans laquelle le vis-à-vis (les autres personnes ou la nature) est considéré primordialement comme moyen de satisfaction des besoins ou d’atteinte des objectifs. Sa fonction primaire est l’adaptation (Adaptation) à l’environnement matériel par la production, la distribution et la consommation de biens.
- Niveau de réflexion : 1 (instrumentalité)
- Médium : Argent
- Type d’action (dominant) : Action instrumentale et orientée vers l’objet
- Valeurs (dominantes) : Efficacité, utilité, profit, prospérité matérielle
Analyse réflexion-logique des concepts économiques fondamentaux
La philosophie réflexive permet une perspective nouvelle et plus différenciée sur les concepts économiques fondamentaux, qui dépasse les définitions purement matérielles ou utilitaristes :
- Travail : N’est pas seulement vu comme production de marchandises, mais comme forme spécifique du rapport social à l’objet (type d’action 1.3), inscrit dans la division du travail et l’évaluation sociale. La séparation entre travail intellectuel et travail manuel est critiquée comme artificielle, puisque tout travail intègre les deux aspects. Le travail est la mise en forme d’objets en biens de valeur socialement pertinents.
- Marchandise : Un objet dont la valeur d’usage (utilité) devient, par des processus de réflexion sociale (évaluation, comparaison, normalisation) et l’échangeabilité, une valeur d’échange. Le commerce des marchandises (type d’action 1.4) est le niveau médial de l’action orientée vers l’objet, où les objets acquièrent une validité sociale explicite.
- Argent : Naît comme moyen d’échange universel et mesure de valeur de la nécessité de rendre les valeurs d’échange comparables et négociables multilatéralement (type d’action 1.4.4). C’est le médium spécifique du système économique, qui découple et abstrait les interactions des relations personnelles et des biens concrets. Heinrichs critique la fiction de l’« argent qui travaille » (l’intérêt comme rémunération du prêt) et le découplage de l’argent de ses équivalents matériels.
- Capital : Naît lorsque l’argent lui-même devient marchandise et ne sert plus primordialement à l’échange, mais à l’accumulation de davantage d’argent (Marx : A-M-A’ au lieu de M-A-M). Cela conduit à la dynamique propre des marchés financiers et à la domination de la logique du rendement sur la satisfaction des besoins.
- Valeur : Est comprise de manière relationnelle. Valeur d’usage -> valeur d’intérêt (préférences subjectives/sociales) -> valeur d’échange (relation socialement normée) -> valeur monétaire forment des niveaux d’abstraction et de réflexion sociale croissantes.
Critique de l’économisation
Une préoccupation centrale de Heinrichs est la critique de l’économisation de la société, c’est-à-dire la tendance de la logique (rationalité instrumentale, efficacité, maximisation du profit) et du médium (argent) du système économique à pénétrer dans les autres sous-systèmes sociétaux (politique, culture, éthique) et à les dominer ou les déformer.
- Politique : Dépendance à l’égard des intérêts économiques, lobbyisme, financement des élections, « capitalisation de la démocratie ». Les décisions politiques sont prises sous des contraintes économiques.
- Culture : Commercialisation de l’éducation (comme formation pour le marché du travail), de l’art (comme marchandise), des médias (comme supports publicitaires) — l’« industrie culturelle ».
- Valeurs/Éthique : Réduction des questions éthiques à des calculs coûts-bénéfices ; réification des relations humaines et des valeurs sociales ; dominance de l’orientation vers l’avoir.
- Nature : Est dégradée en pur objet d’exploitation (fournisseur de matières premières, facteur de production).
Cette domination du premier sous-système contredit le principe de l’intégration par différenciation et conduit à un développement sociétal déséquilibré et vulnérable aux crises, les niveaux de réflexion supérieurs (politique, culture, éthique) ne pouvant plus remplir leur fonction d’encadrement.
Le rôle de l’économie dans la démocratie par niveaux de valeurs
Dans la démocratie par niveaux de valeurs, le système économique est clairement classé comme premier sous-système basal qui doit servir les autres :
- La chambre économique régule les processus économiques selon des critères d’adéquation et de satisfaction des besoins, en tenant compte de standards sociaux et écologiques.
- Elle est cependant encadrée et contrôlée par la chambre politique (cadre juridique), la chambre culturelle (éducation, valeurs, recherche) et la chambre des valeurs fondamentales (principes éthiques, questions de sens).
- L’objectif est une économie au service de la société (« économie sociale de marché » au sens littéral), qui crée les bases matérielles sans dominer la société et ses valeurs supérieures. Le pouvoir structurel du capital doit être brisé et soumis à un contrôle démocratique.
L’éthique économique comme question structurelle
Une pure éthique d’appel adressée aux entreprises ou aux consommateurs est, selon Heinrichs, insuffisante. Ce qui est nécessaire est une éthique sociale structurelle qui organise les conditions-cadres institutionnelles de l’économie (par ex. régime de propriété, système monétaire, constitution des entreprises, fiscalité) de manière à rendre possible et à promouvoir une action éthique et orientée vers le bien commun. C’est primordialement la tâche des chambres politique, culturelle et des valeurs fondamentales dans la démocratie par niveaux de valeurs.
La philosophie économique de la théorie de la réflexion analyse ainsi les phénomènes économiques non pas de manière isolée, mais dans leur connexion avec la conscience, l’action et la structure globale de la société. Elle fournit une perspective critique sur les tendances économiques actuelles et fonde la nécessité d’un ancrage dans les valeurs et d’un aménagement démocratique de l’économie.
Lectures complémentaires
Tous les ouvrages mentionnés sont disponibles chez Reflexivity Press.
- Sortir du cercle vicieux — Johannes Heinrichs