Le langage comme deuxième niveau sémiotique : méta-action

Dans la séquence réflexion-logique des niveaux sémiotiques (action -> langage -> art -> mystique), le langage occupe une position centrale. Il n’est pas simplement un type spécialisé d’action, mais une méta-action – un niveau qualitativement nouveau de réflexion.

Le langage est défini sémiotiquement comme « une action par signes qui se régule elle-même dans l’accomplissement de l’action par l’utilisation simultanée de métasignes syntaxiques ».

Le point décisif est la simultanéité de l’usage des signes (agir avec des signes) et de son autorégulation par des règles grammaticales/syntaxiques (métasignes). Pendant que nous parlons ou écrivons, nous n’appliquons pas seulement des signes, mais suivons (le plus souvent inconsciemment) des règles qui dirigent cet usage. Ainsi « l’acteur se regarde agir et se commente en même temps ». Cette autoréflexivité inhérente distingue qualitativement le langage humain de la communication animale et des simples actions par signes.

Les quatre dimensions du langage

Heinrichs développe une systématique du langage fondée sur quatre dimensions interdépendantes. Il les dérive des quatre éléments de sens ou niveaux de réflexion et intègre ainsi – tout en les corrigeant – les modèles sémiotiques antérieurs (comme celui de Charles W. Morris) :

  1. Dimension sigmatique (rapport à l’Objet Ça) :

    • Focalisation : La fonction de désignation originelle ; la relation entre le signe (perceptible) et l’objet/état de fait désigné. Plus fondamentale que la sémantique.
    • Exemple : Le mot « arbre » renvoie à un arbre concret dans le monde. Apprentissage par monstration (« Ceci est un arbre »).
  2. Dimension sémantique (rapport au Sujet Je) :

    • Focalisation : La relation entre le signe et sa signification dans la conscience du sujet (représentation, concept, contenu de sens).
    • Exemple : Le concept d’« arbre » que nous associons mentalement au mot (indépendamment d’un arbre spécifique).
  3. Dimension pragmatique (rapport intersubjectif Tu) :

    • Focalisation : La relation entre le signe, l’émetteur, le récepteur et le contexte d’action. L’agir par le langage (actes de langage, communication).
    • Correction : Contrairement à Morris, la pragmatique est ici principalement la dimension interpersonnelle de l’action.
    • Exemple : L’énoncé « L’arbre tombe ! » comme avertissement, constatation ou ordre, selon le contexte et l’intention. Heinrichs différencie ici quatre niveaux pragmatiques : information, expression, effet, rôle.
  4. Dimension syntaxique (rapport au Médium M) :

    • Focalisation : La relation des signes entre eux ; les règles (grammaire) qui constituent le système du langage et régissent la combinaison des signes. Comprend la grammaire (morphologie, syntaxe, linguistique textuelle) et la stylistique.
    • Réévaluation : La syntaxe n’est pas la dimension la plus élémentaire, mais la dimension la plus élevée, métacommunicative, l’autoréflexion du système linguistique. Elle permet l’autorégulation du langage dans son accomplissement.
    • Exemple : Les règles qui déterminent que « L’arbre tombe » est une phrase correcte, mais « Tombe arbre l’ » ne l’est pas.

Ces quatre dimensions ne sont pas isolées, mais s’interpénètrent mutuellement et peuvent être analysées davantage au moyen de la subsomption dialectique.

Langage, pensée et réalité

  • Critique du tournant linguistique : Heinrichs contredit la thèse selon laquelle la pensée et la réalité seraient entièrement déterminées ou limitées par le langage. Il existe une conscience prélinguistique et supralinguistique (par ex. dans le sentir, l’intuitionner, dans l’art, dans la mystique). Le langage est certes la forme d’expression centrale de la conscience de soi humaine, mais la pensée, la perception et le sentiment vont au-delà du saisissable linguistiquement. Le langage doit être reconstruit à partir de structures de sens prélinguistiques, et non l’inverse.

  • Langue universelle vs. langues maternelles : Il existe une dialectique entre la langue universelle génotypique (les structures réflexion-logiques profondes communes à toutes les langues, qui constituent la faculté de langage) et les langues maternelles phénotypiques (les manifestations historiques concrètes). La structure universelle permet l’apprentissage de toute langue maternelle, tandis que la langue maternelle fournit la forme concrète dans laquelle les universaux se manifestent. Cela explique l’unité et la diversité des langues humaines.

Importance de la philosophie réflexion-logique du langage

  • Intégration : Relie la sémiotique (Peirce, Morris), la théorie des actes de langage (Austin, Searle), l’herméneutique et les approches structuralistes dans un cadre cohérent.
  • Systématicité : Offre une articulation systématique et non arbitraire des phénomènes linguistiques.
  • Profondeur : Va au-delà des descriptions superficielles et interroge les fondements réflexion-logiques du langage dans la conscience humaine.

L’ouvrage en cinq volumes de Heinrichs « Sprache » déploie cette théorie en détail et constitue une alternative exhaustive aux paradigmes courants de la philosophie du langage.

Importance pour l’IA et les modèles de langage

La théorie réflexion-logique du langage de Heinrichs offre un contrepoint aux modèles de langage purement statistiques ou formels :

  • Multidimensionnalité : Elle invite à aller au-delà de la pure syntaxe et de la sémantique statistique pour modéliser également les dimensions sigmatiques (référence) et pragmatiques (action).
  • Réflexivité : Elle souligne l’autoréférence et l’autorégulation comme traits essentiels du langage humain, ce qui représente un défi pour les LLM actuels.
  • Niveau méta : L’accent mis sur la syntaxe comme niveau méta pourrait être pertinent pour des architectures qui distinguent entre la production/compréhension du langage et la réflexion sur le langage.
  • Contexte : La dimension pragmatique met en évidence l’importance du contexte d’action et du contexte social, qui va au-delà des corpus purement textuels.

La théorie suggère qu’une véritable compréhension du langage présuppose une forme de réflexion (implicite) qui dépasse la reconnaissance de patterns dans de grands ensembles de données. Elle invite donc à développer des modèles de langage qui non seulement reconnaissent des patterns, mais prennent également en compte la dimension pragmatique de l’action, la référence au monde (sigmatique) et idéalement l’autorégulation réflexive (syntaxe comme niveau méta).


Lectures complémentaires

Tous les ouvrages mentionnés sont disponibles chez Reflexivity Press.